L’avis du linguiste Julien Barret

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Julien Barret, auteur et linguiste spécialisé en rhétorique, a réalisé la postface du « Dictionnaire de la Congolexicomatisation », fan de la première heure, il partage avec nous son analyse des performances linguistiques d’Eddy Malou.


« La première fois qu’Eddy Malou est apparu aux yeux du monde, c’était dans une interview surréaliste sur le roller – ou plus précisément sur le relais. En 2013, la vidéo partagée par le youtubeur Antoine Daniel circule sur Internet : un journaliste interroge des passants pour recueillir leur avis sur un sport mal identifié. Et puis surgit cet homme, un passant singulier qui se lance dans un monologue monumental et inclassable. Son génie lexical figure déjà dans ce dialogue anthologique qui tourne à un monologue virtuose sur le relais, l’« ovanium » (ou plutôt « Lovanium ») et le « redynamisme » de l’homme.

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Eddy Malou, qui épelle son nom comme un Maître de Cérémonie (MC) digne des premiers temps du rap, déploie un art oratoire hors du commun. C’est lui qui pose les questions, c’est lui qui y répond. Dans cet entretien inaugural, devenu aussitôt mythique, il fait une démonstration oratoire inventive, flamboyante, débordante de figures et d’ornements inattendus, pour « incristaliser, imposer, intentionner ça dans toute la République Démocratique du Congo ». Son style, inclassable, oscille entre le premier et le millième degré : il défie l’interprétation autant qu’il la provoque. Sa parole fait feu de tout bois, produit des étincelles avec des mots-silex, forgés dans l’instant, toujours à propos, toujours percutants. On en retient les formules, les punchlines. « Mais oui, c’est clair ! »

Cette vidéo est l’acte de naissance d’Eddy Malou. Tout est contenu en germe et en précipité dans cet entretien : un pouvoir de créer des mots qui retrouve le sens étymologique de l’art poétique — du verbe grec « poïein » : fabriquer, créer. Eddy Malou est un poète du lexique, un artisan du mot, un forgeron du verbe.

Son premier néologisme, c’est bien sûr la « congolexicomatisation ». Mais ce terme n’est pas le seul à avoir été ainsi porté au monde. Aujourd’hui, Eddy Malou publie un lexique profus, le Dictionnaire de la Congolexicomatisation constitué de plus de 200 mots inventés, remixés ou empruntés avant d’être détournés. Plus de 200 vocables excentriques qui façonnent un idiome nourri de langues du Congo (lingala, swahili, kikongo, tshiluba), de français, de racines gréco-latines, mais aussi d’anglais managérial. Une langue qui épuise les ressources de la phonétique et de la morphologie, gorgée de sons, de rythmes et de racines multiples, un idiolecte fascinant qui titille l’intelligence et stimule l’entendement.

Tous ces mots sont aujourd’hui rassemblés dans le dictionnaire que vous tenez entre les mains. Cette œuvre foisonnante, réunissant la somme de ses inventions, se présente comme l’aboutissement d’un travail qui demeurait jusqu’alors essentiellement filmé. La langue d’Eddy Malou y vibre de façon exponentielle.

QUELQUES EXEMPLES

« Exponentialiser », justement : rendre exponentiel.
« Kuakuler » : bavarder, dire beaucoup de choses inutiles.
« Bukuter » : lire avec appétit, croquer le savoir — issu de « kobukuta » (croquer, en kikongo) et de « buku » (livre, en lingala, dérivé de “book”). Le mot existait déjà, mais dans un autre sens (manger avec appétit, consommer avec excès), m’explique l’écrivain-slameur congolais Fann Attiki. Eddy Malou resémantise le “bukuter”. Il le recharge de sens, de savoir et de saveur.

Ainsi procède Eddy Malou : il détourne, revisite, recrée du sens en changeant la catégorie ou la forme des mots. Peut-être fait-il de même avec “Lovanium”, nom de la première université du Congo, qu’il semble réinterpréter comme un principe vital, cosmique et intellectuel.

Une autre de ses techniques est la dérivation multiple, une accumulation d’affixes en cascade, produisant des néologismes à rallonge, à l’image de « bualutungunavengalusser » (retrouver la compassion humaniste). Ce terme puise ses racines dans plusieurs langues congolaises, puisqu’il est composé de « bualu » (danger, malheur en tshiluba), « kutunguna » (forcer, contraindre en kikongo, yombe), « venga » (à côté en kikongo), « kuvilula » (avoir pitié, en tshiluba). Son lexique comporte bien d’autres termes étonnants qui combinent les préfixes, suffixes et radicaux les plus disparates pour former des entités neuves. En fusionnant les langues congolaises et la langue française, Eddy Malou cherche à créer un nouvel idiome qui serait en mesure de réunir le village planétaire de l’« Euroafocasam ».

De A comme « ablatir », issu de « blatte » (diminuer, faire régresser moralement), à Z comme « zitsievobidamanisationalisation » qui défie toute intelligibilité, bien qu’issu de « zitsievo » (nom donné au piment par Eddy Malou) et « bidama » (nourriture en lingala argotique), son Dictionnaire de la Congolexicomatisation s’étire comme une fresque sonore. L’auteur semble chercher à inventer les mots les plus longs du monde. Et quel plaisir de pouvoir les écrire, les employer, les prononcer — ne serait-ce qu’une fois — pour mesurer l’ampleur de sa folie lexicale.

Car l’art inénarrable d’Eddy Malou est avant tout un art de l’invention. Il est poète plutôt que lexicographe, prophète plutôt que professeur. À la manière du dramaturge Valère Novarina, il parle pour créer le monde. Ses mots ne décrivent pas : ils font exister. Il n’est pas dans la vérité scientifique, mais dans une manière inédite et jubilatoire d’habiter la langue — les langues.

Dans l’amphithéâtre virtuel du web, devant un auditoire planétaire, Eddy Malou déroule son cours magistral. Magistral au sens propre : grandiose, déraisonnable, inspiré. Son œuvre, née d’un malentendu télévisé, s’est muée en poésie vivante, en laboratoire du langage. Et si la congolexicomatisation n’était pas seulement un mot, mais une manière de penser, de parler, de vivre ?

Eddy Malou, poète de la déraison verbale et savant le plus stylé du Congo, continue de nous enseigner une chose simple et essentielle : la langue, comme le monde, n’existe que si l’on ose la réinventer. »

Julien Barret
https://julienbarret.com

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